Les parures et le semblant

Natalie Wülfing


Pour les parlêtres, homme et femme ne sont que des signifiants [1]. Dans l’amour, ce sont des semblants qui sont habillés par le langage et les parures signifiantes. L’habillement signifie et donne à voir ce qui ne peut être vu. « Ce n’est que de l’habillement de l’image de soi qui vient envelopper l’objet cause du désir, que se soutient le plus souvent […] le rapport objectal [2] » dit Lacan. J.-A. Miller développe un « répartitoire sexuel » des côtés masculin et féminin qui montre comment ils glissent et s’inversent si le point de départ est l’imaginaire de l’ « avoir » et du « ne pas avoir ». La « femme pauvre » et la « femme phallique » sont emblématiques du fantasme, tandis que du côté masculin, c’est l’objet fétiche qui règne. Mais pour les modes de jouir, la logique est différente : du côté féminin, il n’y a pas de manque, la jouissance tend vers l’illimité, alors que du côté masculin, elle est limitée par le fétiche [3].

Dans la pièce As You Like It de William Shakespeare, cela se traduit par un chiffrage vestimentaire.

Rosalinde est amoureuse d’Orlando et lui d’elle. Hélas, elle est bannie de la cour et décide avec sa cousine Célia, également duchesse, de vivre déguisée dans les bois.

Célia :

« J’arborerai de vilains vêtements et,

avec de la poussière,

je grimerai mon visage.

Fais-en de même et

nous poursuivrons notre chemin,

sans jamais provoquer d’agresseurs. »

Rosalinde :

« Ne serait-il pas mieux 

moi qui suis plutôt de grande taille 

que je m’habille en tous points comme un homme ?

Une noble dague à la cuisse,

une lance à sanglier à la main et,

même si se dissimule dans mon cœur une peur toute féminine,

j’afficherai un dehors de fanfaron et de guerrier,

comme autant de lâches aux allures viriles qui impressionnent par leur seule apparence. [4] »

Célia joue la femme pauvre, Rosalinde l’homme, et se fait appeler Ganymède, le beau garçon de la mythologie grecque. Pas seulement pour cacher sa peur, mais aussi pour se moquer des « allures viriles » et, par là même, pour séduire Orlando. Elle exhibe son moins imaginaire avec la parade des objets fétiches, la dague et la lance, soulignant la pente homosexuelle du fantasme. C’est ce que J.-A. Miller appelle le masque-ulin de la femme, le masque qu’elle utilise pour incarner l’objet phallique [5]. La femme hystérique ayant un pied dans le fantasme et un autre au-delà, elle joue avec le semblant plutôt que d’y croire. Elle le soutient et le subvertit à la fois.

Ainsi, lorsqu’Orlando et Rosalinde, dans le rôle de Ganymède, se rencontrent dans les bois, elle le met au défi de prouver la véracité de son amour.

Rosalinde (en Ganymède, à Orlando) :

« [...] tout chez vous manifestant l’abandon et le désespoir.

Mais vous n’êtes pas cet homme-là,

vous êtes plutôt tiré à quatre épingles dans votre attirail,

comme si vous étiez amoureux de vous-même plutôt que d’une autre personne. [6] »

Rosalinde a lu Freud, où dans l’amour le moi est « appauvri » au profit de l’objet investi [7]. Orlando n’a pas le look d’un amoureux, qui devrait négliger sa tenue, plutôt que d’être « tiré à quatre épingles ».

Mais le défi de Rosalinde a quelque chose de démesuré. Au-delà de l’« attirail » qui marque sa limitation, ne veut-elle pas plus « encore » [8] de la part d’Orlando ? Cela va plus loin que la mascarade phallique et plus loin que la moquerie des semblants masculins. Un véritable amant serait fou d’amour, d’un amour absolu. N’est-ce pas un appel à la jouissance absolue, une quête de l’inaccessible et de l’illimité qui se manifeste dans la petite déception de Rosalinde ? [9]

Références

[1] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 34.

[2] Ibid., p. 85.

[3] Cf. Miller J.-A., « Un répartitoire sexuel 1», La Cause freudienne, no 40, janvier 1999, p. 7-16.

[4] Shakespeare W., Comme il vous plaira, Acte I, scène III, édition bilingue, Paris, Les Belles Lettres, 2019, p. 81-83.

[5] Cf. Miller J.-A., L’os d’une cure, Paris, Navarin Éditeur, 2018, p. 86.

[6] Shakespeare W., Comme il vous plaira, op.cit., Acte III, scène II, p. 203.

[7] Cf. Freud S., Pour introduire le narcissisme, Paris, Payot & Rivages, 2012. 

[8] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op.cit.

[9] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 212 : « C’est justement parce qu’elle pose la jouissance comme un absolu que l’hystérique est rejetée, à ne pouvoir y répondre que sous l’angle d’un désir insatisfait par rapport à elle-même. »