For ever God’Ar(t)d !

Amal Wahbi

En préparant un commentaire sur le film Adieu au langage de Jean-Luc Godard, je découvre avec plaisir chez Marcel Proust – qui analyse la toile de Claude Monet, Bras de Seine, près de Giverny – une citation extraite de Jean Santeuil que voici :

« Quand le soleil perçant déjà, la rivière dort encore dans les songes du brouillard, nous ne la voyons pas plus qu’elle ne se voit elle-même. Ici c’est déjà la rivière, mais là la vue est arrêtée, on ne voit plus rien que le néant, une brume qui empêche qu’on ne voie plus loin. À cet endroit de la toile, peindre ni ce qu’on voit puisqu’on ne voit rien, ni ce qu’on ne voit pas puisqu’on ne doit peindre que ce qu’on voit, mais peindre ce qu’on ne voit pas, que la défaillance de l’œil qui ne peut pas voguer sur le brouillard lui soit infligée sur la toile comme la rivière, c’est bien beau. [1] »

Dans le film de Godard, on retrouve cette citation. Elle est précédée d’une voix off qui dit : Quelques-uns d’entre eux ont tiré de la rivière une certaine, certaine (répété en réverbération) vérité. Mais aucun d’eux… [la phrase s’interrompt]. On entend alors la citation. Proust, qui n’est pas mentionné comme étant le véritable auteur de la citation, admirait beaucoup les tableaux des peintres impressionnistes et surtout ceux de Monet. L’évocation de la nature chez Proust n’est en effet pas sans rappeler les toiles de Monet : descriptions de nénuphars flottant sur les eaux, lilas en fleurs, orchidées, jardins, étangs, l’écriture qui « peint » la nature.

Godard fait appel à cette citation dans Adieu au langage, un film dans lequel il voulait explorer l’illusion de la profondeur dans une image 3D, technologie qu’il critique pour son manque d’intérêt. Je le cite : « Ce qui m’intéresse [dans la 3D], c’est qu’elle n’est pas intéressante, elle n’a aucun intérêt. On voit, dans un écran qui est plat, une espèce de folie qui veut nous faire croire que ce n’est pas plat. Bon, ça les regarde mais ils [les techniciens] ne savent pas voir que ça les regarde. Là ce qui m’a intéressé, c’est d’aller à côté, on est en 3D et bien on peut voir qu’on ne voit pas. [2] » Tout au long de sa carrière, Godard a régulièrement insisté sur le fait que pour lui le cinéma, c’est voir qu’on ne peut pas voir parce qu’on peut juste voir qu’on ne peut pas voir. 

Peindre ou filmer qu’on ne voit pas, c’est extraire l’objet regard, ce que Dominique Holvoet rappelle dans la rubrique Le maître aveugle : « c’est ce point d’où je suis vu qui est hors champ de ma représentation pour que celle-ci puisse se composer comme contemplation. La condition pour que je puisse contempler le spectacle du monde, c’est justement de ne pas me voir voyant. [3] » Adieu au langage est sans aucun doute un film qui nous regarde.



Références


[1] Proust M., Jean Santeuil précédé de Les plaisirs et les jours, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1972, p. 896.

[2] Interview avec J.-L. Godard sur la chaîne YouTube de Canon Europe à la sortie de son film Adieu au langage, disponible sur internet : https://www.youtube.com/watch?v=Bou1w4LaqMo

[3] Holvoet D., « Le maître aveugle », posté sur le blog du XXe Congrès de la NLS, https://www.nlscongress2024.amp-nls.org/blogposts/maitreaveugle